
J'exigerai le confort absolu d'une pièce close et chaude. Il est impératif que nul frisson ne dépare mon épiderme puisque vos seuls talents sauront émouvoir ma peau.
Vous aurez choisi l'un de ces pinceaux dont on use en Extrême-Orient. Un manche de bambou emprisonne un bulbe ventru de soies animales. Un de ces prodigieux pinceaux qui boivent sans en perdre une goutte la quantité d'encre suffisante à écrire d'un seul trait toute la beauté du monde. Un épais pinceau dont le tracé prend miraculeusement la finesse d'un cheveu.
Un godet d'encre noire.
Je vous veux inspiré, je vous veux plein et délié, attentif au vélin souple et vierge de mon dos.
Commencez par ma nuque sensible où s'éveillent mes envies.
Abreuvez votre pinceau et posez le premier trait de votre écriture amoureuse.
Chinoise, arabe, japonaise, tibétaine, elfique, cyrillique, gothique, cunéiforme, latine, détournée, affabulée.
Descendez sur mes épaules, mes omoplates sans vous laisser distraire par ce frisson qui trouble la surface de mon corps.
Tracez.
C'est divin.
Parez mes flancs de lettrines, mes reins d'idéogrammes.
Glissez sur mes fesses ces hiéroglyphes issus de votre fantasmagorie.
Couchez sur mes cuisses aphorismes et maximes. Ponctuez en mon creux poplité. Ebauchez une thèse sur mon incontestable mollet. Paraphez le tendon d'Achille. Osez la plante des pieds mais prenez garde à la ruade.
L'encre doit sécher.
J'aimerais la poudre d'or.
Que choisirez-vous ?
L'attente, patient et distant.
Votre souffle, qui se fait rauque à me humer comme un grand animal.
Votre corps, lourd buvard où s'imprime votre prose inversée.
Retournez-moi.
Sur le dos, je ne puis éviter votre regard sombre et je rougis de ce caprice qui vous contraint à la sérénité.
Encore une page.
Je ferme les yeux pour vous offrir mon visage à orner de signes cabalistiqes.
Entrelacez mon cou, soulignez mes clavicules et descendez le long de mes bras en runes savantes.
Revenez à la ligne.
Mes seins attendent. Attardez-vous. Ils demandent une enluminure précise.
Je me dois de maîtriser ma respiration lourde et cette envie délirante de me tordre sous le pinceau.
Vous prolongez à plaisir, vous vengant ainsi de cette copie imposée.
Le ventre. Vous y élaborez un caligramme autour du nombril en point d'orgue.
A court d'inspiration vous griffonnez mes hanches et jetez rageusement quelques notes le long de mes jambes.
Mes chevilles vous la rendent soudain. De la fine pointe de votre brosse, vous cerclez les malléoles de haïkus équivoques.
Quelques arabesques sur le coup de pied, il vous tarde de reprendre l'ascension vers l'intérieur de mes cuisses. Ces chairs sensibles réagissent au baiser pourtant si doux de ce faisceau de soies.
Vous signez juste au pli de l'aine.
Plus rien.
Vous vous interrompez sans apposer de point final. Ce point que j'espérais là, en mon centre éperdu d'attente.
J'entends le tintement cristallin d'un pinceau que l'on rince dans un verre d'eau claire. J'enrage, vous avez terminé !
Ah !
Un contact doux et glacé met mes sens en alerte. Débarrassé de sa couleur, vous plongez à présent le pinceau dans mon encrier secret et débordant, pour apposer en touches subtiles, le sceau rouge qui parachève les calligraphies
japonaises
Vous relisez votre manuscrit haletant. Il est temps maintenant d'accrocher cette estampe à sa hampe pour la contempler à loisir.

Photo :
The Pillow Book, Peter Greenaway