mardi 9 décembre 2008

Calligraphie



J'exigerai le confort absolu d'une pièce close et chaude. Il est impératif que nul frisson ne dépare mon épiderme puisque vos seuls talents sauront émouvoir ma peau.

Vous aurez choisi l'un de ces pinceaux dont on use en Extrême-Orient. Un manche de bambou emprisonne un bulbe ventru de soies animales. Un de ces prodigieux pinceaux qui boivent sans en perdre une goutte la quantité d'encre suffisante à écrire d'un seul trait toute la beauté du monde. Un épais pinceau dont le tracé prend miraculeusement la finesse d'un cheveu.

Un godet d'encre noire.

Je vous veux inspiré, je vous veux plein et délié, attentif au vélin souple et vierge de mon dos.

Commencez par ma nuque sensible où s'éveillent mes envies.
Abreuvez votre pinceau et posez le premier trait de votre écriture amoureuse.

Chinoise, arabe, japonaise, tibétaine, elfique, cyrillique, gothique, cunéiforme, latine, détournée, affabulée.
Descendez sur mes épaules, mes omoplates sans vous laisser distraire par ce frisson qui trouble la surface de mon corps.


Tracez.
C'est divin.
Parez mes flancs de lettrines, mes reins d'idéogrammes.
Glissez sur mes fesses ces hiéroglyphes issus de votre fantasmagorie.

Couchez sur mes cuisses aphorismes et maximes. Ponctuez en mon creux poplité. Ebauchez une thèse sur mon incontestable mollet. Paraphez le tendon d'Achille. Osez la plante des pieds mais prenez garde à la ruade.

L'encre doit sécher.
J'aimerais la poudre d'or.
Que choisirez-vous ?
L'attente, patient et distant.
Votre souffle, qui se fait rauque à me humer comme un grand animal.
Votre corps, lourd buvard où s'imprime votre prose inversée.

Retournez-moi.

Sur le dos, je ne puis éviter votre regard sombre et je rougis de ce caprice qui vous contraint à la sérénité.
Encore une page.

Je ferme les yeux pour vous offrir mon visage à orner de signes cabalistiqes.

Entrelacez mon cou, soulignez mes clavicules et descendez le long de mes bras en runes savantes.

Revenez à la ligne.
Mes seins attendent. Attardez-vous. Ils demandent une enluminure précise.
Je me dois de maîtriser ma respiration lourde et cette envie délirante de me tordre sous le pinceau.
Vous prolongez à plaisir, vous vengant ainsi de cette copie imposée.


Le ventre. Vous y élaborez un caligramme autour du nombril en point d'orgue.

A court d'inspiration vous griffonnez mes hanches et jetez rageusement quelques notes le long de mes jambes.
Mes chevilles vous la rendent soudain. De la fine pointe de votre brosse, vous cerclez les malléoles de haïkus équivoques.

Quelques arabesques sur le coup de pied, il vous tarde de reprendre l'ascension vers l'intérieur de mes cuisses. Ces chairs sensibles réagissent au baiser pourtant si doux de ce faisceau de soies.

Vous signez juste au pli de l'aine.
Plus rien.
Vous vous interrompez sans apposer de point final. Ce point que j'espérais là, en mon centre éperdu d'attente.


J'entends le tintement cristallin d'un pinceau que l'on rince dans un verre d'eau claire. J'enrage, vous avez terminé !

Ah !
Un contact doux et glacé met mes sens en alerte. Débarrassé de sa couleur, vous plongez à présent le pinceau dans mon encrier secret et débordant, pour apposer en touches subtiles, le sceau rouge qui parachève les calligraphies
japonaises

Vous relisez votre manuscrit haletant. Il est temps maintenant d'accrocher cette estampe à sa hampe pour la contempler à loisir.











Photo : The Pillow Book, Peter Greenaway

mercredi 3 décembre 2008

Jeu

Scissors Sisters.

Il est passé à ma hauteur et je l'ai attrapé par la taille .
Il a toujours ce côté emprunté des adolescents bien élevés et je sens son corps se raidir sous ma main.

Pourtant, décidé à jouer son rôle, lui aussi passe un bras autour de ma taille.

Je le déconcerte. Ce n'est pas le visage que je lui présente d'habitude. J'ai, par jeu, laissé de côté cette distance de grande sœur qui régit d'ordinaire nos échanges. Moi aussi, je tiens mon rôle, il m'amuse énormément. Une drôle de succube, qui en aurait vu d'autres, un peu fan de Barbara parce qu'elle a le cheveux court, l'accroche-cœur insolent, l'œil charbonneux, un boa de plumes autour du cou. La longue robe noire est élégante. Breakfast at Tiffany's.

J'ai des talons qui claquent ! Quel plaisir, des talons qui claquent !

Dans mon dos, s'agite un paire d'ailes de satin, un peu déglinguées.

Il est décidé à me regarder en face. Son regard enfantin, très bleu, est démenti par ces muscles fermes et fins qui le font homme. Sa chemise blanche est un peu humide. Cela m'étonne et pourtant, dans mon souvenir, elle est ouverte et ma paume est plaquée à même la peau lisse de son dos. Il est probable que ma mémoire arrange les faits à sa façon.

Je lui souris sans retenue et chante à tue-tête. Mes lèvres, rarement fardées, sont violemment prune, ce soir. Mon décolleté est sage, mon déhanché de l'est pas. Ce morceau de la nuit est à moi et j'ai le droit de jouer à la femme fatale jusqu'au point du jour.

Sans un mot, je joue à séduire, il joue à l'être.

Oh, certes, je n'en suis ni à Léa, ni au Blé en Herbe, mais je meurs d'envie de savoir si, sous son air impassible, juste un instant, je lui ai plu, vraiment !






lundi 1 décembre 2008

Evolution

Préambule

Ce texte est né d'une sorte de jeu littéraire qu'inventa une chère (et trop rare !) amie : raconter en 1500 signes, une histoire d'amour ou d'érotisme (il me semble même qu'elle autorisait un genre plus extrême !) avec un personnage fictif issu de notre univers littéraire ou cinématographique favori.

C'est probablement à elle et ce jeu que je dois l'envie d'ouvrir ce nouvel endroit pour y discourir de la face cachée de la lune.




Trois lames effleurent mon dos, des reins à la nuque, légères et précises. Ma peau intelligente réagit et je mords mes lèvres. La chaleur de paumes, d'une bouche parcourt un chemin identique et s'achève sur mon cou en un baiser-morsure.

Le reste est à l'avenant, une douceur de soie alternant avec une brutalité d'animaux. Je plonge à corps perdu dans cet échange, appelant le choc des peaux déjà moites, les frôlements exaspérants, goûtant de la langue et des dents un souvenir imaginé de combats anciens dans la neige lourde d'un dégel septentrional.

Parfois le métal réapparaît, une trace froide sur un bras, une fesse, une épaule qui ravive l'énergie qu'essoufflée, je perds. Avec une joie féroce, je retourne à la mêlée, agrippant sa chevelure dense comme un pelage, reculant d'autant le moment de l'abandon.

Un temps

Enfin je bascule dans ce gouffre où la conscience n'est plus qu'un fil éblouissant, en remonter à temps pour contempler son visage lorsqu'à mon tour, je l'entraîne dans l'abysse.

Je dors, lourde entre ses bras, le laissant à son sommeil inquiet et vigilant. Je dors pour faire provision de lui, avant que la ville et les siens ne l'enlèvent, avant de nous souvenir que nous nous aimons à perte. Nos univers sont étrangers et parallèles. Nous les taisons l'un à l'autre, par pudeur et par instinct.

Mon seul pouvoir est d'être capable, parfois, de croiser des parallèles.


samedi 29 novembre 2008

Art

Si je devais vous donner rendez-vous, si je devais prendre les devants, il me plairait de vous laisser frémir à petit feu. D'éprouver, non votre patience qui me décevrait, mais votre impatience.

Un lieu public naturellement, dont la fréquentation exige un comportement irréprochable. Evitons la rame de métro bondée dont la foule autorise aux mains certaines privautés par trop aisées. Non, un lieu fréquenté, mais suffisamment aéré, que l'on se doit de parcourir de bout en bout, prenant son temps : un musée.

J'ai envisagé d'abord l'exposition d'art contemporain ou les illustrateurs de la galerie Maghen. Mais la première m'ennuierait et la seconde me passionnerait par trop et j'y oublierais jusqu'à votre présence.

Il faut quelque chose qui capte mon attention juste ce qu'il faut pour ne pas me préoccuper uniquement de vous. Des œuvres avec lesquelles vous me partagerez sans qu'elles ne me captivent assez pour ne pas sentir monter cette tension qu'il nous faudra, tôt ou tard libérer.

Deux idées, me viennent à l'esprit, mais voyez-vous, j'hésite.
La première est paresseuse. Il serait enfantin de vous convier à me retrouver au Musée de l'Erotisme dont les collections suggestives se chargeraient à ma place d'attiser votre convoitise. J'aurais cependant veillé à me vêtir avec soin : jean et col roulé. Galbants, il est vrai, mais impossible d'y glisser une main. Autant visiter les lieux menotté.

La seconde solution serait de vous convoquer au Louvre. Oui, voyons les choses en grand !
Pour en arpenter les galeries, je n'aurais également laissé aucun hasard dans le choix de ma tenue. Suggestive sans être provocante, j'irais court-vêtue et décolletée m'émouvoir devant un Vermeer ou un Metsys, consciente de votre souffle, plus court, sur ma nuque. Je vous trainerais devant le Sacre de David, vous énumérant les participants à cette cérémonie impériale. Vous ne m'écouteriez pas, excédé par cette lancinante interrogation : bas ou collants ? Car bien évidemment, je prendrais garde à ne pas vous distancer dans les escaliers. Une chance de vérifier, peut-être, en m'attirant dans le groupe compact de touristes massés devant la Joconde.

Il se pourrait, cependant, que découvrant votre mine résignée sous la Pyramide, je consente à orienter notre visite vers l'élégante aile égyptienne dont les clairs-obscurs bienveillants aux papyrus antiques pourraient vous offrir une relative liberté de mouvement. J'allongerais alors à plaisir la promenade entre gorgerins de lapis lazuli et cuillers à fard, créant et brisant les occasions de passer une main fébrile et discrète sur la première rondeur à votre portée. Une sourde et ardente colère finirait pas vous nouer le ventre et collé à mon dos, devant une vitrine précieuse, je sentirais alors combien vous me désirez.