Par jeu, vous aviez inventé cette improbable rencontre.
Nous aurions fait connaissance.
De votre chaise de bois, vous n'auriez aperçu de ma personne que mon visage et le bout de mes doigts de pieds, le reste dissimulé à vos yeux par la mousse d'un bain.
L'incongru de la situation a fait germer des idées de préciosité, de raffinement extrême. Ont surgi des envies d'essences fleuries, de tons poudrés, d'étoffes soyeuses et de ruban de satin.
Vous m'autorisez à broder à ma guise et aussitôt je remplace le travertin sur lequel grinçait votre chaise par un parquet de vieux chêne ciré, presque noir. Le halo indulgent à nos visages de quelque chandelle y luit sans parvenir à révéler l'ampleur de la pièce dont les contours ont fondu dans l'obscurité. Seule émerge la baignoire blanche et profonde sur ses pattes de lion. J'en ai mué la mousse trop éphémère en une eau laiteuse à la fragrance de jardin. Y flottent quelques pétales, peut-être.
Pour votre aise, je vous ai assis à califourchon, en bras de chemise puis j'ai placé un verre dans votre main. Vous l'avez empli de Beaumes-de-Venise. Je bois une tasse brûlante de ce thé parfumé de rose, de chocolat et d'épices que l'on appelle "La Vie en Rose". J'y ai, ô sacrilège, ajouté un nuage de lait !
Vous ignorez l'aspect de ma chevelure que vous vouliez relevée en un chignon hâtif. Convoquant Ingres et les orientalistes, j'ai noué sur ma tête un foulard d'où ne s'échappent que quelques mèches folles.
J'ai reposé ma tasse et nous devisons plaisamment de choses et d'autres. Vous avez édicté les règles du jeu. Mes mains ont disparu sous la surface opalescente qui ne doit pas frémir. Vous entrecoupez nos propos d'injonctions à peine murmurées: "Posez votre main droite ici, glissez la gauche là". Je continue mon bavardage, laissant mes mains suivre vos instructions mais bientôt le ton badin ralenti, bute parfois. "Attardez-vous, caressez. Repartez, maintenant vers..."
Imperceptiblement s'accentuent les souffles, les regards se verrouillent et la conversation tarit. Invisibles, sous l'eau, mes mains on cessé de vous obéir, s'arrêtant lorsqu'on les somme de s'éloigner, massant ce qui devait être effleuré, s'immisçant plutôt que d'abandonner. Vous n'êtes pas dupe et agacé, froncez le sourcil mais votre assise me révèle votre trouble. Vous tentez encore de me rappeler à l'ordre mais je ne vous écoute plus. Votre regard où le courroux le dispute à l'ardeur m'enivre au point que j'en oublie les conditions imposées et la houle qui ride à présent le bain tout entier. Debout, affichant un masque parfait de contrariété, vous n'avez pourtant pas un geste pour endiguer la déferlante que j'accueille maintenant d'un rauque soupir, sans vous quitter des yeux.
Attisant votre exaspération à plaisir, il se peut que, vous présentant mes mains fripées par le séjour aquatique, je m'exclame enfin : "Voyez, je ne suis plus présentable ! Revenez demain..."
Que ferez-vous alors ?
Illustration empruntée à Miss Canthus et Graam Iney





